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Extrait

Avant-propos

A 27 ans, par les hasards de la vie, je suis devenu berger d’alpage. On me confiait le temps d’un été les clés d’une cabane en montagne et un troupeau de brebis souvent de plus d’un millier de têtes. Durant 3 à 4 mois, je me fondais dans celui-ci, m’évertuant à devenir une bête parmi les autres. Je tentais alors de saisir l’instinct qui gouverne l’animal lorsque celui-ci se meut sur les pentes enherbées, avec cette synchronie singulière qui n’a d’égale que le déplacement en banc de certains pélagiques.

Il m’a fallu apprendre à anticiper les caprices et les soubresauts vitaux du troupeau motivé par la nouvelle herbe, la source ou le cours d’eau, l’ombre d’un arbre ou le sel déposé à l’aube sur les pierres plates de l’assalis. La montagne m’a initié à épier les signes. A présager l’orage dans l’amoncellement des nuages, les os luisants d’une brebis dans le vol de vautours criards, l’approche du loup dans la nervosité de mes chiens. Dans les hauteurs d’un été, j’entrais en résonance avec un tas de petites choses pas toujours palpables mais qui semblaient faire de moi un être relié. Tandis que mes préoccupations se réduisaient à l’essentiel, je parvenais mieux qu’en bas à dérober à l’existence quelques instants de grâce. Ainsi, une éclaircie entre deux ondées orageuses, une chôme méritée dans le vent des cimes ou l’ouverture sur une nouvelle aire de pâture constituaient des plaisirs simples et partagés avec mes animaux.

Puis arrivait le mois de septembre. Il y avait ces agneaux que venait chercher un maquignon. Il les emportait après de courtes négociations avec l’éleveur pour un peu moins de 100 euros la tête. Les plus frêles partaient pour l’engraissement, d’autres étaient suffisamment conformés pour être envoyés directement à la boucherie. C’était comme ça. Les agneaux que j’avais vu grandir dans les plus beaux paysages de montagne disparaissaient chaque fois dans le sillage poussiéreux d’une bétaillère. Il y a des choses qui se répètent auxquelles on ne s’habitue pas.

Plus tard, quelques années après, j’ai eu cette fois en tant qu’éleveur à amener mes propres agneaux à l’abattoir. Les premières fois me mirent dans des états émotionnels houleux, ballotté entre des sentiments de culpabilité et de trahison. La tension, la tristesse qui me tourmentaient alors reflétaient mon incapacité à faire mon devoir en pleine conscience. Si vivre avec les bêtes me semblait être un cadeau de la vie, l’action de condamner un animal, elle, était une épreuve douloureuse et difficile à assumer.

Il me fallait donc trouver de solides réponses pour légitimer mes actes et leur donner un sens. C’est alors, en quête d’une vérité, que j’ai lu et écouté le message des végans tout en continuant à vivre avec mes bêtes, à les soigner, à les admirer. J’ai entrepris de comprendre le fondement de leur idéologie, et bien que très sensible aux questions environnementales et aux considérations liées à l’éthique animale, il s’est avéré que je ne parvenais pas à trouver, face à leurs discours moralisateurs, ma place sur le banc des accusés.

Philosophes, hommes de lettres, professeurs de droit, il me semblait qu’il manquait dans la réflexion et l’analyse de ces relayeurs contemporains de la pensée végétarienne quelque chose qui, à s’y méprendre, ressemblerait à de la terre sous les ongles ou à du suint sur les mains. J’étais stupéfait de réaliser à quel point leur porte d’entrée dans la problématique était éloignée de la mienne. Nous regardions la même chose mais sous des perspectives très différentes.

Si la marche clarifie les pensées, alors j’ai pris l’écriture comme un pèlerin empoignerait son bâton. Tôt le matin, tard le soir, souvent j’ai marché la nuit sur le sol craquelé de mon clavier cherchant ici ou là des lueurs de vérités. Mon errance vous est restituée ici, dans ce carnet de déambulations intuitives, écorné parfois par le doute.

Ce que vous tenez dans les mains n’est pas un pamphlet. Au fond, une idéologie n’est jamais grand chose, à peine un peu d’air dans un ballon de baudruche qu’on malaxe pour lui donner la forme de ses convictions. On ne combat pas du vent. Mon opposition est autre. J’en veux au petit cercle d’orgueilleux, ceux qui tiennent d’une main ferme le ballon avec de grands yeux hagards rivés dessus. J’en veux à ces tribus d’imbus, bâtisseurs de dogme qui ne savent s’exprimer autrement que sur un ton péremptoire à propos de vastes thématiques qui souvent les dépassent. J’en veux à ceux qui feindront de ne pas avoir compris ma démarche pourtant simple de vouloir réhabiliter le doute en chacun de nous. Car ce doute, il nous faut à tout prix l’estimer comme il est, le partager plutôt que le refouler pour que naisse enfin un dialogue sensé, loin du débat grotesque et passionné qui oppose aujourd’hui les «carnistes» d’un côté, aux végans de l’autre.

Mon travail n’est qu’une petite contribution à une volonté de désarçonner les convictions hâtives et bon marché. Pour dire que les vérités ne se confinent que trop rarement dans l’ombre des grandes certitudes et du prêt à penser. Ainsi je questionne plus que je n’attaque. J’interpelle plus que je ne marginalise. Je pointe du doigt les rouages défaillants de cette mécanique végane à la rhétorique souvent abusive et complaisante, aux angles d’attaque chaque fois identiques pour que l’Incertitude, et elle seule, triomphe. A partir de là, il faudra à l’évidence se rendre. Tous. Déposer nos ego à terre, oublier la métaphysique, les statistiques, le nombrilisme. Il nous faudra réapprendre à écouter ce que nos sociétés modernes ont fait force d’oublier. Tendre l’oreille à la source. Se laisser pénétrer par le chant murmuré du vivant. S’abandonner à son instinct réveillé. Devenir libre et accéder aux vraies richesses.

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